Les dangers de l’expression “médiation assistée par l’intelligence artificielle” : entre confusion sémantique et opportunités technologiques

Publié le 29 mars 2025 à 14:38

Une expression séduisante mais potentiellement trompeuse

Avec l’essor des outils d’intelligence artificielle (IA), l'expression “médiation assistée par l’IA” (MAIA) est de plus en plus utilisée. Selon moi, cette terminologie peut engendrer une ambiguïté sémantique et une confusion des rôles, qu’il est essentiel de clarifier. Il ne s’agit pas de rejeter l’apport des technologies, mais d’établir des limites précises et de distinguer deux types d'usages de l’IA qui me semblent radicalement différents :

  1. L'IA comme outil de soutien : Dans cette approche, l'IA est utilisée pour assister le médiateur, notamment lors de la préparation de la médiation en général et des réunions plénières en particulier. C’est cet aspect qui m'intéresse particulièrement et m'amène à élaborer et tester des GPT et des prompts spécifiques pour optimiser le travail du médiateur. Il s'agit d'un champ gigantesque à explorer, offrant des opportunités significatives pour améliorer l'efficacité et la qualité des processus de médiation.
  2. L'IA comme participante active : Ici, l'IA intervient directement lors des entretiens et des réunions plénières, jouant un rôle actif dans le processus de médiation. Bien que cet aspect soit également important à considérer, avec des enjeux éthiques non négligeables, il représente un domaine radicalement différent du premier. Pour ma part, je ne travaille pas sur cette dimension, préférant me concentrer sur l'utilisation de l'IA en tant qu'outil de soutien au médiateur.

En clarifiant ces distinctions, il devient possible d'exploiter pleinement les avantages de l'IA dans le domaine de la médiation, tout en respectant les rôles et les responsabilités de chaque acteur impliqué.

 

Médiation humaine et outils numériques : des logiques complémentaires mais distinctes

La médiation repose avant tout sur un processus relationnel et humain. Lorsque je forme les futurs médiateurs je leur présente souvent la médiation comme une rencontre d’humanité à humanité. Pour moi la médiation est « Un processus structuré dont le médiateur est le garant et qui permet de créer un espace d’écoute et d’expression de chacun.

L'intention est que chacun puisse être entendu dans son vécu, puisse entendre le vécu de l’autre et ainsi avoir accès à la vision du monde de l'autre.

En se détachant de sa perception et en accédant au vécu de l'autre, chaque médiant peut alors rechercher des solutions qui satisfassent les besoins de chacun

C’est donc bien, en tout cas dans mon cadre de référence et dans ma vision, un processus avant tout relationnel et humain.

Le médiateur est garant d’un cadre qui facilite l’écoute mutuelle, l’expression des vécus de chacun et la co-construction de solutions. L’IA, en revanche, est un outil d’analyse de données, de génération de texte ou de soutien logistique. Elle peut assister le médiateur, mais ne peut ni ressentir, ni écouter, ni créer un lien de confiance.

Ce que peut induire l’expression “médiation assistée par l’IA”

  1. Une confusion sur le rôle de l’IA

Le terme “assistée par” peut laisser entendre que l’IA participe activement au processus. Cela peut se traduire par :

  • Une automatisation partielle ou totale du dialogue ;
  • Un remplacement partiel ou total du médiateur par une interface algorithmique ;
  • Une forme de décision assistée (voire imposée) par l’IA.

Dans l’usage que je fais de l’IA, il n’y a rien de tout cela et je reste convaincu qu’aucune IA actuelle ne peut incarner la posture de tiers neutre, empathique et ajusté qu’exige le métier de médiateur.

  1. Un risque de perte de confiance

Si les parties en conflit croient que des algorithmes “écoutent” ou “analysent” leurs propos, cela peut affaiblir la confiance, freiner l’authenticité des échanges, voire décourager certains publics vulnérables à entrer en médiation.

Dans cette utilisation de l’IA, qui n’est pas la mienne, se posera notamment la question de l’information des médiants sur l’utilisation de l’IA, question qui selon moi ne se pose pas tant que l’IA est uniquement utilisée comme un outil de soutien. En utilisant l’expression médiation assistée par l’IA je crains que l’on contribue à la confusion dénoncée ci-dessus et à cette perte de confiance.

 

Pour autant : l’IA peut être un outil de soutien utile

Il est important de ne pas tomber dans un rejet technophobe. Sans participer activement au processus, l’IA peut soutenir certains aspects spécifiques de la médiation, sous la responsabilité du médiateur, à condition de bien distinguer ce qui relève du soutien technique ou analytique et ce qui appartient au cœur relationnel du processus.

Exemples d’usages qui de mon point de vue me  semblent pertinents et sans danger sous réserve de respecter un certain nombre de précautions:

  • Synthèse des entretiens séparés : L’IA peut aider à analyser et résumer les informations issues des entretiens individuels avec les médiants, en identifiant les thèmes récurrents, les points d'accord et de divergence, les zones aveugles. Cela permet au médiateur de disposer d'une vue d'ensemble structurée pour préparer efficacement les sessions plénières. Ces informations auront naturellement été anonymisées en amont par le médiateur.
  • Aide au calcul de la MESORE et de la Zone d'Accord Possible (ZOPA) : En fournissant des outils analytiques, l’IA peut aider l’avocat accompagnant le médiant dans l'évaluation des positions respectives des parties. Elle peut aider à déterminer la MESORE (Meilleure Solution de Rechange) de chacune et à identifier la ZOPA (Zone d'Accord Possible), facilitant ainsi la recherche de solutions mutuellement acceptables.
  • Identification des points de divergence et formulation de questions pertinentes : Grâce à l'analyse des données des entretiens, l’IA peut repérer les points de désaccord majeurs et suggérer des questions ciblées pour explorer ces divergences. A titre personnel, et bien qu’ayant suivi une formation soutenue à la Questiologie©, je me juge parfois peu créatif dans l’élaboration de questions pertinentes. Je me félicite donc de l’aide que m’apporte l’IA sur ce sujet.
  • Adaptation du questionnement selon le locus des médiés : En s'appuyant sur la Questiologie© de Frédéric Falisse, l'IA peut aider le médiateur à varier son questionnement en fonction du locus adopté par le médié. Par exemple, si un médié s'exprime principalement depuis un locus observateur, décrivant la situation de manière détachée, l'IA peut suggérer des questions pour l'amener vers un locus acteur, favorisant une implication plus personnelle. Cette approche encourage le médié à passer d'une posture passive à une posture active, ce qui facilitera le moment venu la co-construction de solutions.
  • Élaboration de ce que j’appelle les « questions d'aération » pour élargir la perspective : L’IA peut proposer des questions déconnectées du litige visant à "aérer" le dialogue, encourageant les médiants à considérer des perspectives nouvelles ou à réfléchir au-delà du conflit immédiat. Là encore je me trouvais parfois en panne d’inspiration. Je suis désormais rassuré d’avoir en amont demandé à l’IA de générer une liste de questions que je poserai ou non et qui s’ajouteront ou non à celles qui me viendront à l’esprit dans le vivant de la rencontre.
  • Hypothèses de besoins derrière les stratégies exprimées. Là encore l’IA peut être d’une aide précieuse.
  • Enrichissement du brainstorming sur les solutions possibles : En s'appuyant sur des bases de données de cas précédents ou en générant des idées nouvelles, l’IA peut suggérer une gamme variée d'options. Dans ma pratique je ne me suis jamais interdit lors du brainstorming de proposer des options, en particulier lorsque la créativité des médiants et des avocats n’est pas au rendez-vous. L’IA est là encore d’un soutien précieux.

J'espère que cet article aura permis de clarifier tout le potentiel de l'IA en tant qu'outil de soutien dans le domaine de la médiation, sans pour autant la considérer comme une participante active avec les questions éthiques qu’une telle participation impose.